Jean Geiler de Kaysersberg  (1445-1510) était l’une des plus grandes figures emblématiques de la fin du moyen âge. Son œuvre spirituelle est considérable.

Encore aujourd’hui, des milliers de visiteurs contemplent dans la nef de la Cathédrale de Strasbourg la somptueuse chaire de pierre ciselée construite en son honneur en 1485 par l’architecte et sculpteur  Hans Hammer.


Sa renommée a été immense.  L’empereur lui-même a tenu à s’entretenir en tête à tête avec lui, d’égal à égal. «Je suis le veilleur», disait-il; «mon rôle est de donner l’alerte. Quand j’aperçois les flammes de l’incendie, je souffle dans ma trompe à pleins poumons !»

Né à Schaffhouse en 1446 (Schaffhausen en Suisse) d’où étaient originaires ses parents, Jean Geiler dit «de Kaysersberg» fut élevé par son grand-père après la mort accidentelle de son père à Kaysersberg près de Colmar.

Brillant étudiant en matières artistiques à Fribourg-en-Brisgau puis en sciences théologiques à Bâle, il enseigna et devint recteur à Fribourg à 30 ans. L’évêque de Wurzbourg lui proposa de devenir le prédicateur de sa cathédrale.

Fort heureusement, le riche et influent ammeister Pierre Schott de Strasbourg, parvint à faire créer pour lui un office de prédication à la Cathédrale où il prit ses fonctions en 1478.

Le style de Geiler est merveilleux de liberté, de vigueur et de modernité. Son verbe est truculent, dans ses sermons, Geiler s’en prend vertement aux clercs, aux moines et laïcs, et surtout aux plus riches.

Les protestants le considérèrent très vite comme leur précurseur.

Embarrassé par les justes critiques du grand prédicateur, le Saint-Siège mit ses textes à l’index après sa mort. D’où, comme pour Eckhart, les difficultés de transmission de cette œuvre, heureusement redécouverte.

Les textes de Geiler constituent un jalon essentiel entre Jean Tauler (1300-1361), disciple d’Eckhart, et Martin Bucer (1491-1551), disciple de Luther. Surtout, plus encore que ceux de Tauler, ils sont vivants et agréables à lire.

Si Tauler a pu cibler son propos pour des auditoires plus restreints et plus motivés, Geiler a dû relever le défi d’intéresser la foule remplissant une cathédrale et, pour cela, recourir largement à la force évocatrice de l’image: Geiler était un grand pédagogue.

Petite Anthologie :

  • La Nef des Sages est un recueil choisi de sermons enlevés, destinés à l’édification morale du peuple. Jean Geiler s’inspira de la fameuse Nef des Fous (Narrenschiff) de Sébastien Brant pour illustrer ses sermons, plein de fantaisies animalières et de paraboles fortes.
  • Le Civet de lièvre qui fait suite à la Nef des Sages, est un ouvrage qui se lit sans mal, à la fois drôle et bourré de sagesse. C’est un recueil de sermons dans lequel il se base sur une recette bien connue des ménagères pour exhorter ces dames à plus de contenance dans les moeurs et de piété dans les coeurs. Les différentes étapes de la préparation du civet illustrent le cheminement d’une âme chrétienne vers la perfection.

De nombreux autres ouvrages numérisés sont visibles ici en haute définition (bibliothèque numérique Bayerische Staatsbibliothek 80539 München )


« Le Civet de lièvre » traduit par C. Koch. (extrait)

Si on préparait un lièvre en civet sans le dépiauter, on aurait un repas détestable; les poils colleraient sans arrêt aux dents. Il est donc indispensable de le dépiauter.
C’est ce qu’il faut aussi faire pour le lièvre qu’est l’être humain spirituel:  il faut lui tirer la peau par-dessus les oreilles, le larder et le rôtir, bien l’assaisonner pour pouvoir le manger;  il faut préparer la marinade – je parlerai de tout cela plus tard, le moment venu, Dieu voulant.
Notez bien : trois peaux sont à enlever à l’être spirituel qu’on prépare pour être consommé. La première ce sont les richesses de ce monde ; c’est une peau rude et dure, elle s’enlève facilement. La deuxième, c’est la volonté propre, elle est molle et tendre, et il est difficile de l’enlever. La troisième peau, c’est le comportement extérieur. (…)

1. En premier lieu il faut enlever au lièvre la peau du corps, les richesses temporelles, et la peau de l’âme, la volonté propre ; c’est ainsi qu’il sera un repas agréable pour Dieu le Seigneur. Quand tu entres au couvent, tu laisses derrière toi ta maison et tes biens et tu n’emportes que ce qui est toléré par le droit du lieu.
Nos seigneurs d’ici ont le règlement suivant:  à celle qui veut entrer au couvent on ne laisse que 100 livres;  et même si elle possède du bien valant 1000 gulden, on ne le lui laisse pas. Par contre, si elle entrait dans une maison de prostitution, elle y emporterait tous ses biens, on ne lui prendrait pas le moindre sou;  personne ne s’y opposerait, personne ne l’en empêcherait. Mais pour celle qui veut servir Dieu, on se fait beaucoup de soucis, on met des restrictions autant qu’on peut, comme si au couvent elle n’avait plus besoin de rien.
Tu dis: «C’est le droit de la ville, je ne peux pas donner plus de 100 livres à mon enfant ; ce sont nos seigneurs qui ont établi cette loi.»  La belle loi que voilà ! Tes seigneurs ont réussi à dépouiller celle qui veut entrer au couvent, et on ne lui donne pas ce qui lui appartient. Mais si elle reste dans le monde, qu’elle devienne une personne bien ou qu’elle coure au bordel, personne ne pipe mot, bien plus, on lui donne 100 livres en plus, plutôt que de les lui prendre.
Pouah, quelle loi ! je ne peux pas être d’accord ; c’est une loi honteuse. Tu viens dire: «Mon enfant est casée, je l’ai mise au couvent, je n’ai plus à m’occuper d’elle.» Oui, c’est cela, tu l’as casée, tu l’as munie de chaussures à lacets, juste pour t’en débarrasser; à Dieu adieu, peu importe ce qui lui arrivera, qu’elle serve Dieu ou qu’elle serve le monde. Après tu viens dire:  je veux encore donner telle ou telle chose à mon enfant ; si je savais qu’on ne le lui donne pas à elle personnellement, je le remporterais.
C’est de cette façon que vous corrompez les gens. Il faut que je vous enseigne : vous venez apporter des friandises, un poupon de sucre, pour un dédommagement ; vous dites qu’il faut bien faire plaisir à notre enfant, c’est pour la consoler. Oui, encore heureux que ce n’est qu’un poupon de sucre et pas autre chose ! J’ai failli employer un mot grossier ! Ce que je crains, c’est qu’au bout de deux ou trois ans, il n’en sorte un grand garçon mesurant sept à huit pieds. Ne savez-vous pas que vous leur causez un grand danger bien connu ?
Tu dis : si au moins je pouvais avoir un oiselet, ou un petit chat ou un chiot, pour me faire plaisir ; sinon c’est trop dur. Je te réponds:  il faut te laisser dépiauter, tirer la peau par-dessus les oreilles, renoncer à tous les plaisirs du monde, et chercher ton bonheur en Dieu seul… Tu abandonnes les richesses de ce monde, c’est la peau du corps. La peau de l’âme, c’est la volonté propre.

2. Deuxièmement, les peaux fines sont difficiles à enlever. Plus elles sont fines, plus c’est difficile. Il s’agit de la peau de la volonté propre, elle colle beaucoup à la personne. Tu as des gens qui laissent les biens matériels très facilement ; cela ne les touche guère, et même s’ils y pensent, ils arrivent à s’en détacher. Mais pour la volonté propre, c’est une autre affaire;  nous y sommes tellement attachés, nous tirons la langue avant même de commencer. Mais s’il doit devenir un repas agréable à Dieu le Père céleste, il faut dépiauter l’être humain. Voilà le deuxième point.

3. La tête du lièvre est difficile à dépiauter : c’est le troisième point. Si on a tout enlevé sur les autres membres, on a bien du mal à faire passer la tête. Par tête,  j’entends les gens à la raison incisive, doués par Dieu d’une grande intelligence;  pour eux c’est bien dur, car la tête est pleine de bien des choses, ne seraient-ce que les sens qui s’y trouvent. Pour le sens du toucher je n’ai qu’une main, mais la tête contient les yeux, les oreilles, le nez et la bouche. Tous ces sens se trouvent donc dans la tête.
Par tête j’entends aussi les sages; personne ne peut les dépasser, ils se croient toujours les meilleurs ; ils sont si sages, qu’ils entendent l’herbe pousser, ils se croient les plus fins;  quoi qu’on dise, ils savent toujours tout mieux ; ils ont leur propre avis dont personne ne peut les détourner… Même s’ils ont tout laissé, plaisir, joie, honneur, récompense, biens matériels, famille et tout, ils ne laisseront pas leurs propres idées, ils n’en démordront pas;  quoi qu’on fasse, ils veulent les faire passer. (…)
Il ne faut donc pas attendre trop longtemps, mais se laisser courageusement dépiauter. Il faut y passer, et il vaut mieux que ce soit ici-bas que dans l’au-delà. Ne crois pas qu’on va te porter sur la table du salut éternel en vue d’être pour Dieu un repas convenable, tant que tu n’es pas dépiautée. Notre Seigneur n’est pas un loup pour manger le lièvre avec la peau. Celui-ci doit être tendre pour appartenir à notre Dieu. Paul nous l’enseigne et dit: «Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez l’homme nouveau.»  C’est comme s’il disait:  enlevez la vieille peau et jetez-la.

La nef des sages (extrait)

La nef des sages (extrait)

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