
Les images du monde flottant (ukiyo-e) sont l’expression esthétique d’une civilisation. L’imaginaire des estampes japonaises décrit avec raffinement et sincérité l’émergence d’une culture urbaine, essentiellement celle de la capitale, Edo l’actuelle Tokyo , dont les habitants recouraient aux plaisirs mondains afin d’échapper à la tristesse de la vie quotidienne.
La production traditionnelle d’ukiyo-e est un travail d’équipe de quatre personnes spécialisées dans une fonction particulière :
- l’artiste,
- le graveur,
- l’imprimeur et
- l’éditeur.
La production de l’estampe débute avec le travail de l’artiste qui dessine les lignes de l’image sur un papier fin et transparent, c’est l’hanshita-e (l’image brute).
Le graveur intervient alors. Il humidifie l’hanshita-e et l’applique sur une planche de bois de cerisier. Ce bois a une texture ligneuse suffisamment fine et douce pour permettre de graver, ou plutôt sculpter, avec précision de fines lignes continues. Il est aussi suffisamment résistant à la force répétée de l’impression. Le graveur évide alors tout ce qui est entre les lignes du dessin, laissant en relief les tracés exécutés par l’artiste. Il doit créer des lignes continues aussi fines que celles du nez, des visages et des cheveux !
Il n’y avait aucun moyen technique de rattraper une erreur. Certains artistes ne se contentaient que de dessiner des lignes schématiques, considérant comme du devoir du graveur de s’occuper du détail des lignes de l’image. On obtient alors ce qui est appelé la « clé « , la « base », la « planche » ou le « bois principal « . Les deux faces d’une même planche sont utilisées. Un repère, un angle droit en relief (kentô), constitue le seul repère pour l’imprimeur dans toutes les prochaines étapes.
L’imprimeur passe les lignes en relief du bois principal à l’encre et imprime une série d’épreuves sur papier, les kyogo. Celles-ci sont soumises à l’artiste qui y indique son choix de couleurs devant constituer l’image. Les kyogo, avec ces indications, sont alors transmises au graveur qui œuvre alors à produire les « bois » devant imprimer chacune des couleurs.
Pour chacun d’entre eux, il grave une face d’une planche de cerisier à partir des épreuves, laissant en relief les surfaces devant être colorées. L’imprimeur revient à l’action. Il découpe le papier aux dimensions désirées et l’humidifie avant de commencer l’impression : il presse le papier successivement sur chacun des bois enduits de leur couleur. La teinture pénètre le papier en le frottant avec un tampon gainé d’une feuille de bambou (barden).
Le bois principal est réutilisé en dernier pour imprimer les lignes noires du dessin. Il s’agit d’un travail extrêmement méticuleux pour pouvoir faire se correspondre entre elles les différents impressions couleurs et celle des lignes.
Pour produire certains effets dans des imprimés de luxe, le mica ou des pigments métalliques pouvaient être aussi utilisés. Il fallait aussi une grande maîtrise technique pour donner des effets de reliefs à certaines parties de l’image, en appliquant le papier humidifié sur un bois sans pigments.
L’éditeur était le responsable financier et commercial de la production de l’image. C’est lui qui passait commande à l’artiste et payait l’imprimeur et le graveur. Il coordonnait l’équipe et supportait entièrement le risque financier. Charge à lui de trouver le marché, les commanditaires et les acquéreurs potentiels.
On pouvait avoir affaire des productions limitées pour des commandes particulières ou quasi industrielle pour un marché plus important. La qualité du bois de cerisier permettait de produire jusqu’à 300 estampes sans altérations, pour ce qui pouvait être le premier tirage d’une image.
Alors, quand on attribue une estampe à un auteur, de qui s’agit-il ? J ustement ou injustement, l’estampe était le plus souvent attribuée à l’artiste, parfois au graveur et plus rarement à l’imprimeur.
Depuis 1887, une loi japonaise exige que toutes les images imprimées mentionnent les dates d’impression et de publication. Depuis lors, l’éditeur est mentionné, souvent par un sceau, sur un bord de l’image. En fait, les graveurs et imprimeurs, malgré leurs contributions expertes à la fabrication de l’image, ne sont considérés que comme des exécutants compétents.
Si on a parlé du bois utilisé dans le procédé, le papier et les pigments ont aussi quelques particularités. Pour les ukiyo-e traditionnels, le papier était fait spécialement à la main, washi, à partir de moelle de mûrier écrasée en pâte et mélangée à de la colle végétale. Ce papier a une qualité qui permet la pénétration de l’encre par frottement tout en empêchant les bavures. Il change de composition et d’épaisseur en fonction de l’artiste et de l’époque. Le toucher et le son rendus par le papier permettent de déterminer l’originalité d’une estampe.
Quant aux couleurs, les pigments traditionnels étaient naturels et issus de végétaux. Ils ont été progressivement remplacés par des teintures artificielles à base d’aniline importées d’Allemagne à partir des années 1860. Le principal désavantage des teintures végétales était leur rapide détérioration avec le temps. Quand aux pigments modernes, même s’ils tenaient mieux sur la durée, certains étaient particulièrement sensible à l’humidité et coulaient.
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